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Souvenirs d’Euro : Francis Jordane : « Ma vie a basculé après les championnats d’Europe de 1993 »

Interview

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Retro

Après Patrick Cham, c’est au tour de Francis Jordane de revenir sur ses souvenirs d’eurobaskets pour Basket Retro. L’ancien sélectionneur de l’équipe de France n’avait jamais fait mieux que quatrième en 1991, mais a fait partie d’une époque de transition avant les résultats des années 2000. L’homonyme de Michael Jordan est aussi revenu sur l’expérience de 1992, où son équipe de France était sparring partner de la Dream Team qui découvrait le jeu européen …

Basket Rétro : Quel parcours vous a mené à la tête de l’équipe de France ?

Francis Jordane : La voie d’entraîneur, c’est un curieux concours de circonstance. J’habitais dans le midi de la France, près de Perpignan, et ma première enfance a été comme tous les enfants de la région, c’est de jouer au rugby. Le basket avait très peu de place. Malheureusement, à 13-14 ans, il y a un proche cousin qui est décédé sur un terrain de rugby, suite à un placage où il est retombé sur la nuque. Mes parents ont été traumatisés, moi qui pratiquais un peu le rugby un peu sauvagement après les cours, j’ai dû trouver une activité sportive car le sport me tenait à cœur. J’ai eu le basket pour essayer de compenser cette absence, je m’y suis mis dans mon village. Le fait de jouer au basket m’a aidé, quand je suis parti à Toulouse, j’ai trouvé une ville basket. J’ai été joueur dans le club de l’Espérance de Toulouse, j’ai été sélectionné dans des équipes espoirs de région, j’ai été détecté par la fédération. Et j’ai pris mon plaisir dans le basket. Les études m’ont ensuite envoyé sur Strasbourg, où j’ai poursuivi cette pratique. J’avais trouvé un club à Mulhouse, où j’ai joué puis j’ai entraîné. J’ai senti rapidement que j’avais plus d’attirance dans la fonction d’entraîneur que dans le fait de jouer, j’ai effectué une transition assez rapide à partir de 25-26 ans, j’entraînais des joueurs plus âgés que moi. Puis j’ai été entraîneur de la SIG pendant 10 ans, et conseiller technique du bas-rhin. C’est par ce biais je suis rentré dans les équipes nationales, d’abord en étant adjoint chez les juniors. Puis quand Jean Luant est arrivé à la tête de l’équipe de France A il m’a appelé pour être son assistant. Jean Galle a pris le relais en 1985, je suis devenu son premier adjoint. En 1988, il a préféré garder l’option d’entraîner un club, donc je l’ai remplacé après le tournoi préolympique d’Amsterdam, et je suis resté 5 ans, jusque 1993.

BR : Quelle a été votre première expérience de championnat européen ?

FJ : J’avais participé à un championnat d’Europe junior, mais ça n’a rien à voir. C’est un championnat intéressant sur le niveau de pratique, mais il n’a pas toute la dimension d’un championnat d’Europe en A. C’est en 1985 que j’ai participé pour la première fois à un euro, en Allemagne, en tant qu’adjoint. Je n’avais pas de prétention de succéder à qui que ce soit, j’étais très heureux d’être là et de côtoyer des collègues comme Jean Galle et Georges Fisher qui avaient beaucoup plus de pratique que moi. Ça a été pour moi l’une des meilleures formations que j’ai connue. Quand Jean Galle a pris le relais, il m’a choisi comme premier assistant. À l’euro 1987, il y a eu des circonstances particulières, des absences. Je pense à Richard Dacoury qui passait ses examens de kiné, il a dû s’absenter pour des épreuves, et il est revenu à Athènes nous rejoindre. On était pas dans les meilleures conditions pour obtenir des résultats, on a terminé à la neuvième place.

BR : Vous êtes arrivés après un parcours interne et sans avoir eu de grande notoriété avant. Pourtant, vous êtes restés 5 ans à la tête de l’équipe de France, une stabilité qui n’était pas si commune entre Pierre Dao (1975-1983) et Vincent Collet (en poste depuis 2009) …

FJ : Quand j’ai pris la direction de l’équipe de France, pour certains médias, j’étais un inconnu dans le milieu du très haut niveau. J’avais été candidat pour être à la tête de l’équipe nationale, j’étais optimiste. Si je n’avais pas été pris, j’aurais quitté la direction technique pour une activité de club. L’expérience d’être assistant de Jean Galle m’a servi, lui était aussi entraîneur à Cholet. Je faisais une partie de son travail, le repérage des joueurs, les planifications de stage, les contenus, du travail qui concernait l’entraîneur de l’équipe de France. Je lui rendais des comptes, mais j’avais pris des initiatives. Je me sentais capable d’essayer d’être à la tête de l’équipe, et c’est le discours que j’ai tenu aux joueurs lors du premier rassemblement. Mon premier match international était un match qualificatif en Pologne, nous l’avons gagné de 20 points et ça a donné confiance aux joueurs. Ça m’a permis d’avoir une certaine crédibilité dans mon discours auprès des joueurs. Pour le championnat de Zagreb en 89, nous avions une équipe expérimentée, mais il y avait encore des équipes très fortes, notamment la Yougoslavie qui était à domicile, et l’URSS, ils étaient pratiquement intouchables. Ensuite on avait toujours l’Espagne et l’Italie, et puis les champions en titres, la Grèce de Gallis et Yanakis. J’ai pas eu de chance car j’avais sélectionné trois meneurs, Hufnagel, Demory et Gregor Beugnot, et avec les blessures, j’avais qu’un seul vrai meneur, Gregor Beugnot. On a fini à la sixième place, on avait des joueurs comme Ostrowski, Dacoury, Dubuisson, j’estimais que c’était encourageant. On a terminé à la sixième place dans une situation très difficile en 1989, mais il y avait beaucoup d’espoirs.

BR : En 1991, il y a eu un euro un peu particulier en Italie, mais qui a été votre meilleure performance dans la compétition. 

Francis Jordane (en haut à droite) et l’équipe de France de basket de l’euro 1993.

FJ Oui, on a préparé l’euro 1991 sur la lancée de 1989, et c’est durant les qualificatifs que l’équipe de France est allée gagner à Moscou contre l’URSS pour la première fois ! On s’est qualifiés brillamment pour les championnats de Rome qui se jouaient à 8 équipes, et on avait écarté la Russie ! Ça m’a donné beaucoup plus d’assise pour la gestion de l’équipe nationale, j’avais pris un peu plus de métier. À Rome on termine quatrième, et il fallait remonter à la médaille de bronze en 59 pour voir une telle performance ! En 1993, aux championnats à Berlin, on bat l’Allemagne qui a été championne d’Europe cette année là. On perd sur des fautes d’arbitrage contre la Grèce, j’étais prêt à le démontrer, on menait d’un point et on a perdu en quarts à cause de ça. Et tout était possible à partir des demies puisqu’on avait battu l’équipe qui a gagné. Ma vie a basculé après ces championnats, puisque Yvan Mainini a mis fin à mon contrat en me disant que je n’avais pas rempli mon contrat. Si je dois comparer mes trois championnats d’Europe, mon meilleur en terme de résultat, de production, de niveau de jeu, c’est celui de 1993. J’avais ressenti une certaine injustice.

BR : Vous aviez fait un euro en Grèce en 87 d’ailleurs. Comme la Yougoslavie en 89, il y a là bas un public réputé très chaud… Comment cela se manifestait?

 

FJ : C’est une ambiance de passionnés. Est ce que ces pays, qui n’ont pas le même éclat que la France, l’Italie ou l’Espagne, jouent sur le sport pour montrer cette unité nationale ? Je ne sais pas, mais les joueurs le ressentent, car ils se transcendent ! Bon la Yougoslavie était intouchable à Zagreb, la salle était pleine. La Grèce c’était un autre phénomène, l’identité nationale était plus forte. Le public se manifestait de manière spontanée, naturelle, avec cette pression positive auprès des joueurs. En 1993, en dehors des allemands qui jouaient à domicile, la seule équipe qui était soutenue, c’était les grecs, ils étaient 2000 supporters. Donc ça a joué ! C’est un public passionné qui suit les clubs et qui suit l’équipe nationale ! Nous on était pas très loin, mais on avait 200 ou 300 supporters.

BR : À votre époque, on pouvait véritablement parler de baskets au pluriel, tant les pratiques étaient différentes d’un pays à un autre. Quelles étaient les différences notables entre les pays d’Europe ?

FJ : Oui, chaque pays avait une orientation marquée sur le plan tactique. L’Espagne avait comme point fort le jeu rapide et de transition, avec une défense agressive qui provoquait des paniers faciles. Et elle joue encore sur cette problématique. L’Italie jouait un basket de tranchées, fait de défense, de jeu usant pour l’adversaire. La Yougoslavie pratiquait un basket total, ils étaient toujours en activité. C’était toujours rapide, il n’y avait pas d’arrêt dans leur attaque, c’étaient des transitions offensives en permanence, la mobilité était valorisée dans leur attaque. Et avec toujours une défense stable. Les russe, avec les shooteurs à trois points qu’ils avaient à l’époque, jouaient un basket d’alternance avec des supers pivots, on a connu Sabonis notamment, et des excellents shooteurs. L’URSS a toujours été très difficile à jouer car il était très fort dans des compartiments de jeu traditionnels : à l’extérieur, si on ne montait pas sur les ailiers c’était trois points systématiquement, si on montait ils avaient des pivots. C’était très difficile à jouer par rapport à d’autres nations dont on connaissait l’architecture du jeu. Si on coupait les contre-attaques des espagnols, on avait des chances de les inquiétait. Je pense que tout est rentré dans les normes depuis, on retrouve une identité de jeu en Europe, mais le jeu a évolué dans un même moule, même si par exemple on reconnaît toujours le jeu rapide espagnol.

BR : Et vous, quel style de jeu vous vouliez pour l’équipe de France ?

FJ : En tant qu’assistant je me suis adapté à la philosophie des coachs. Le jeu français était assez conservateur, avec des prises de risques limitées, des défenses stables. À part avec des joueurs comme Dubuisson, capables de déclencher un tir seuls, il y avait des constructions schématiques, des combinaisons à deux ou à trois. Ce qu’on voit moins actuellement, on voit un basket total, fait de pratiques défensives à haute intensité, mais aussi d’une certaine liberté en attaque. Quand Tony Parker décide d’attaquer en un contre un, il peut avoir la possibilité de le réussir, ou de ressortir la balle après avoir fixé les défenseurs. C’est un basket qui repose sur des actions individuelles, et des actions à deux comme avec le pick&roll. Cela implique le mouvement coordonné des non porteurs de balles. Mais il n’y a plus de succession de phase de jeu rapide, transition, puis de mise en place de l’attaque, car le temps de possession est passé de 30 à 24 secondes. Il faut passer tout de suite à l’action. Alors qu’autrefois on disait qu’il fallait fatiguer la défense avant de l’attaquer. Et je souscris, j’adhère à ce basket, qui est fait d’individus avant d’être un basket très collectif.

« Je me souviens que quand je me suis présenté à Chuck Daly, il a dit à Michael Jordan « Tu sais que le coach de l’équipe de France s’appelle Jordane ». Il a répondu « What ? What ? » et il a voulu me connaître. ».

BR : C’est une évolution qui vient beaucoup des États-Unis aussi, on encourage plus les joueurs à développer leurs qualités de un contre un.

FJ : Tout à fait. Mais on peut le faire parce qu’on a les joueurs pour le faire. Et heureusement qu’on les encourage. Pour moi le basket c’est d’abord un sport d’individu. Une référence qui m’a beaucoup influencé dans ma philosophie : en 1992, nous n’étions pas qualifiés pour les Jeux Olympiques de Barcelone, on a participé à des qualifications où nous avions terminé second. L’équipe américaine, invitée par le prince Rainier à Monaco. Nous avons eu une invitation pour être leur sparring partner pendant une semaine. Ils ont souhaité les français car en NBA il n’y avait pas de défense de zone pratiquée. Ils nous ont demandé de pratiquer différents types de défenses de zone. Ce moment m’a provoqué un déclic. J’attendais de voir comment les américains allaient résoudre ce problème de la zone. La première chose qu’ils ont fait était de jouer avant que la défense de zone ne soit en place. Deuxième point, à l’encontre de ce qu’on a pratiqué avant, au lieu de faire tourner la balle à l’extérieur pour trouver la faille, eux ils ont fait l’inverse, ils ont commencé par fixer la défense à l’intérieur. Ça m’a beaucoup appris, ça a été un déclic dans mon acquis théorique du basket-ball.

BR : C’est typiquement l’exemple de deux baskets qui se nourrissent en se rencontrant. Comment se comportait l’équipe de France ?

FJ : On a tenu physiquement lors du match officiel, (NDLR : match qui était fermé aux médias mais pas au public), on avait une dizaine de points d’écarts à la mi-temps. La différence c’est que eux faisaient tourner leurs joueurs sans baisse de régime. En attaque, on a mis en place nos formes de jeu, nos systèmes de jeu, mais on était fatigués en seconde mi-temps, donc ils ont fait la différence sur le plan physique (NDLR : défaite 111-71 au final).

BR : Ces moments de vécu avec les superstars américaines devaient être incroyables.

FJ : Oui, ce qui était exceptionnel aussi c’était d’avoir été avec eux pendant une semaine, de les côtoyer à l’hôtel. Ils étaient d’une simplicité, c’est un grand souvenir. Par exemple j’avais déjà rencontré Magic Johnson qui était venu pour des conférences sur sa séropositivité, il s’est souvenu. Ils étaient généreux, ce qui m’a surpris, ils n’ont pas du tout eu d’attitude hautaine, et même entre les joueurs, ça a été des moments de convivialité. Je me souviens que quand je me suis présenté à Chuck Daly, il a dit à Michael Jordan « Tu sais que le coach de l’équipe de France s’appelle Jordane ». Il a répondu « What ? What ? » et il a voulu me connaître, il était très heureux de saluer quelqu’un qui a presque le même nom que lui, j’ai pris beaucoup de plaisirs à avoir quelques échanges avec lui par rapport à nos origines. Enfin mon nom vient d’Espagne, c’était Jorda à la base, ça n’a rien à voir. Ça m’avait fait sourire et ça l’a fait sourire, ça a changé son attitude quand on se croisait le reste de la semaine, on se tapait dans les mains !

BR : Merci pour toutes vos réponses, charge à vous maintenant de conclure cet entretien. 

FJ : Merci à vous, et félicitations à Patrick Parizot et à toute l’équipe pour le travail que vous faites sur Basket Retro, que je suis assidûment.

Propos recueillis par Antoine Abolivier.

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About Antoine Abolivier (76 Articles)
Tombé dans le basket en découvrant Tony Parker et Boris Diaw. Passionné par tout ce qui touche à son histoire que ce soit le jeu, la culture ou les institutions. Présent sur twitter, @AAbolivier

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